Skip to main content

Pourquoi la technologie seule ne sauvera pas l'assurance : retours d'expérience parisiens sur l'IA et l'intelligence émotionnelle

  • Amandine Greisner

29 octobre 2026

L’intelligence artificielle s'est imposée au cœur des priorités stratégiques du secteur de l’assurance IARD. Pourtant, à mesure que les assureurs dépassent le stade des premières expérimentations, un constat unanime émerge : déployer des algorithmes n'est souvent que la partie la plus simple du voyage. Le véritable défi réside dans l'évolution culturelle, l'adaptation des processus et la modernisation des architectures informatiques de référence.

À l'occasion d'une table ronde co-organisée par ISC Group et notre réseau interne GROW (Guidewire Recognition Of Women) le 8 octobre 2026 à Paris, des dirigeant(e)s de chez Ethias, Allianz Partners, Generali Global Corporate & Commercial, Inari et Guidewire ont partagé leurs retours d'expérience pour confronter les promesses technologiques aux réalités du terrain à travers deux panels dédiés — "Transform the Organisation" et "AI in action". Voici les grands enseignements à retenir de ces échanges :

1. Stratégie métier et culture : la technologie n'est que la dernière étape

Face à la course généralisée pour définir une « stratégie IA », le panel a souligné le risque de céder à l'urgence sans vision claire. Selon Ariane Berckmoes (Ethias), une démarche d'innovation doit d'abord répondre à des objectifs économiques précis plutôt qu'à la peur d'arriver trop tard sur le marché.

En s'appuyant sur le modèle POPIT, la transformation doit structurer en priorité les collaborateurs, l'organisation, les processus et la donnée avant même de sélectionner des outils technologiques. Dans les compagnies historiques, l'héritage du passé ne se limite pas à des serveurs anciens ; il touche avant tout les habitudes de travail et la culture d'entreprise, qu'il convient de faire évoluer avec méthode pour éviter des investissements coûteux sans retour sur investissement concret.

2. Automatisation et empathie : la règle des 80/20 dans les opérations

Si les gains de productivité sont souvent le premier argument mis en avant, ils ne constituent pas une fin en soi. Dans les métiers d'urgence et d'assistance, Inji Charkani (Allianz Partners France) a rappelé que la technologie ne représente qu'une part minoritaire de l'équation face au facteur humain.

L'automatisation et le traitement rapide des flux d'appels ont pour vocation de soulager les équipes opérationnelles des démarches chronophages et répétitives. Les précieuses minutes ainsi libérées permettent aux chargés d'assistance de se concentrer pleinement sur les situations critiques et complexes, où le discernement, la confiance et l'empathie humaine restent totalement irremplaçables. L'objectif est donc de concevoir une IA qui augmente les compétences des collaborateurs plutôt que d'être perçue comme une menace.

3. Souscription des risques complexes : dompter la surcharge informationnelle

Dans les lignes commerciales et financières où les risques atteignent des niveaux de complexité élevés, le rôle de l'expert demeure central. Benedetta Marcato (Generali GC&C) a démontré que la souscription doit être le moteur de ses propres besoins technologiques.

L'intelligence artificielle trouve ici une valeur ajoutée évidente dans l'extraction documentaire, la comparaison homogène des libellés de polices et la vérification des règles de souscription sur plusieurs pays. Toutefois, face à une prolifération de données qui risque de noyer l'analyste sous le bruit, les outils digitaux doivent servir de filtre de synthèse. La technologie ne pouvant pas apprendre le métier d'assureur à la place des équipes, elle doit s'appuyer sur une base de connaissances métier rigoureuse pour soutenir la rapidité d'accès au marché sans jamais diluer la responsabilité décisionnelle.

4. L'IA agentique et le passage aux flux parallèles

Lors du second volet de la discussion, Amelia Hill (Nodoco, ex-Liberty Mutual) a invité les acteurs du secteur à repenser entièrement leur chaîne de valeur plutôt que de se contenter d'intégrer des modules automatisés dans des schémas opérationnels linéaires et vieillissants.

En illustrant le parcours traditionnel d'un dossier de soumission en courtage — transitant manuellement d'un service à l'autre pendant plusieurs semaines —, elle a mis en lumière le potentiel de l'IA agentique et de l'orchestration des données. En exécutant de façon simultanée la tarification indicative, la recherche de garanties complémentaires et l'enrichissement des données, le délai de réponse peut être ramené de 30 jours à une seule journée. Néanmoins, une vigilance particulière s'impose : l'automatisation excessive des tâches de début de carrière ne doit pas priver la prochaine génération de souscripteurs de l'apprentissage nécessaire au développement de leur esprit critique.

5. Intégrité des données et garde-fous déterministes

Pour les assureurs et réassureurs, les hallucinations ou les approximations statistiques ne sont pas tolérables. Véronique Gob (Inari) a mis en garde contre le réflexe d'automatiser des flux déjà défaillants. Si un processus ou un jeu de données de départ comporte des failles, la technologie ne fera qu'en amplifier les erreurs.

Dans les projets de souscription augmentée, il est donc essentiel de séquencer les étapes et de fixer des cadres de validation stricts. L'IA doit être assignée à des tâches déterministes et contrôlées. Déléguer l'évaluation d'un risque sans maîtriser précisément la provenance et la conformité des données exploitées expose l'assureur à des dérives tarifaires ou à des engagements contractuels non maîtrisés.

6. Du pilote à l'échelle : valoriser quatre décennies de savoir-faire

En clôture de ces échanges, Alain Nohra (Guidewire) s'est penché sur le fameux piège des projets pilotes qui peinent à être industrialisés. Alors qu'un pilote valide simplement l'efficacité technique d'un algorithme, le déploiement à grande échelle teste avant tout la maturité humaine et organisationnelle de l'entreprise.

En assurance, les systèmes historiques ne doivent pas être vus uniquement comme une dette technique embarrassante, mais comme la capitalisation de quarante ans de règles métier, d'expérience et de protection client. Le véritable enjeu consiste à donner aux futurs agents autonomes un accès direct et fluide aux processus transactionnels de base. Contrairement aux simples agents conversationnels informatifs d'hier, les agents d'aujourd'hui prennent des décisions opérationnelles dont les conséquences peuvent être démultipliées. Seules des plateformes centrales modernes, claires et auditables offrent l'environnement sécurisé indispensable pour encadrer ce qui est permis ou interdit, tout en laissant le jugement final aux mains des professionnels.

Découvrez l'intégralité des échanges en vidéo (en anglais) : c'est par ici

Qu'il s'agisse de souscrire des risques industriels ou de coordonner une assistance d'urgence sur la route, la transformation numérique en IARD ne cherche pas à remplacer l'humain. Elle vise à doter les équipes d'architectures saines et de garde-fous fiables pour replacer le discernement et la valeur relationnelle au cœur du métier.